Bonjour. Je m'appelle Tom...
J'ai longtemps hésité à poser la plume de mon stylo sur ces pages blanches & à écrire ce que personne n'a jamais su. Mais ce soir enfin, je me suis décidé à le faire. Je crois que ça sera mieux comme ça, quand j'aurai quelque chose qui me prouvera que j'ai bel & bien vécu, & non rêvé toute ma vie. Même si dans mes rêves, je ne voyais absolument pas les choses comme ça. Enfin, je pense que ça devait se passer de cette façon. On ne peut pas vivre nos rêves, ils sont faits pour justement être rêvés. Les vivre chaque jour enlèverait toute leur magie. J'ai des rêves qui ne se réaliseront pas mais je m'en fiche, j'ai vécu ce que je n'aurai jamais pu imaginer & ça, c'est bien mieux que de vivre un rêve. Vivre l'impensable, vivre l'improbable, vivre quelque chose qui vous change à jamais, vivre quelque chose chaque jour, quelque chose qui semble de plus en plus éphémère, vivre quelque chose qui vous fait comprendre que la vie est la plus belle chose qui puisse exister, mais qu'elle ne serait rien sans l'amour.
Cette chose, cette magie, que j'ai moi-même vécu, me paraît de plus en plus irréelle. Avec le temps, je commence à croire que je me suis inventé toute cette histoire & que rien n'a vraiment existé. Avant de perdre totalement la tête, je veux pouvoir tout raconter à « quelqu'un » pour ensuite pouvoir me prouver que je n'ai rien imaginé. Cependant, je ne fais confiance à personne & puis, je suis trop égoïste pour bien vouloir partager ce que j'ai vécu avec qui que ce soit. C'est la chose la plus précieuse que je détiens encore. Avant, c'était lui, la chose la plus précieuse... Mais à présent, lui n'est plus là. & ce que je vais écrire le long de tes pages vierges est tout ce qu'il me reste encore de lui.

Donc, en effet, j'ai un secret. Depuis six ans. J'ai quelque chose enfoui en moi, comme tout le monde, je pense. Chaque être humain fait, un jour, une chose qu'il n'aura pas forcément envie de dévoiler. Non pas par honte, ni par regret, juste parce qu'il veut garder cette chose pour lui seul. Il ne veut pas qu'elle s'échappe entre les mains d'autres personnes, il veut préserver son histoire. Jusqu'au bout.
De plus, on s'était promis de n'en parler à personne. J'ai toujours tenu mes promesses.
Lorsque j'aurai terminé de te conter mon récit, je te refermerai & te remettrai dans la boîte en carton en dessous de mon lit. Je te rouvrirai quand j'aurais besoin de m'imprégner de tes lignes, puis peut-être que quelqu'un te retrouvera, un jour. En attendant, je prendrai soin de toi.
Ah... Cette phrase, je ne l'ai prononcée qu'une fois. C'était pour lui. Seulement pour lui. & aujourd'hui, je me retrouve à le dire une deuxième & dernière fois à un vulgaire journal, c'est pathétique. Enfin, soit.

Tu sais, tu es bien plus vieux que mon histoire. Je ne sais plus si je t'ai acheté, ou si on t'a offert à moi, je ne sais plus pourquoi ni comment, mais c'est sans importance. Tu étais enfermé dans un tiroir de ma table de nuit, dans ma chambre, mélangé à d'autres babioles que je jugeais inutiles. Tu étais là, quand je rentrais le soir & que je me couchais, un sourire béat accroché aux lèvres, simplement parce que je l'avais vu, parce qu'il m'avait parlé, parce qu'il m'avait sourit, parce que je l'avais senti contre moi, parce que je l'avais embrassé. Tu étais là aussi tous les matins, lorsque je me levais, lorsque j'enfilais mon uniforme orné de cette foutue croix dont j'étais si naïvement fier. D'ailleurs, je pense que c'est pour cette raison, pour cette fierté que j'exposais, que lui avait si honte de son étoile.
Tu étais là aussi le fameux soir où je l'ai « obligé » à venir chez moi. Il avait toujours refusé, lorsque je le lui proposais, & me remettait sur le droit chemin en me rappelant à quel point c'était mal & interdit. Mais ce soir là, contre toute attente, je l'ai fait venir chez moi sans lui donner le temps de protester, & nous avons fait l'amour. & toi tu étais là, dans ce meuble. Je me souviens encore comme je me sentais immortel quand il était dans mes bras, comme je sentais notre histoire immortelle. Je ne voulais tellement pas qu'elle s'arrête, que j'avais l'illusion qu'elle allait durer toujours. Mais je me suis trompé. Evidemment.

Jamais je n'aurais pensé aimer autant un jour. J'avais toujours cru que c'était simplement impossible, malgré tous ces gens qui me répétaient « je l'aime plus que ma propre vie, elle est tout, je ne suis plus rien sans elle »... Je n'y croyais pas. & j'avais tort. Je l'ai aimé bien plus fort que n'importe qui d'autre, je tenais plus à lui qu'à la vie, c'est vrai, & je m'en voulais d'être tombé dans ce piège qu'est l'amour. Mais c'était si bon, comment vouloir en sortir ?
& bien pourtant, j'en suis sorti, malheureusement. A cause du temps, à cause de nos différences, à cause de ma connerie, à cause de moi. Cela fait six ans que ma vie a perdu de son éclat, que le monde a perdu de son sens. Il me manque tellement fort que ça me fait mal. Je ne sais pas où il est, je ne sais pas avec qui, je ne sais rien, je ne sais même pas si il est encore en vie ou non. D'un certain côté, je préférerai qu'on me dise qu'il est mort, comme ça je pourrais être sûr de le retrouver, là-haut... Parce que s'il est encore vivant, je sais que je ne le reverrai sans doute jamais. Cette pensée me provoque à chaque fois un haut-le-c½ur. Pourtant, j'essaie vainement de m'en réjouir, de me dire qu'il est heureux sans moi & que c'est une bonne chose. Mais je n'y arrive pas. Je voudrais tant le retrouver...
Je me dis qu'il m'a certainement déjà oublié. C'est peut-être horriblement égoïste mais je ne peux me faire à cette idée. Je l'aime, & chaque jour j'espère bêtement le croiser dans la rue. Mais jamais ça n'arrive. Jamais.

Enfin, assez parler. Je vais enfin tout t'expliquer & tu verras à quel point je l'aimais, & aussi de quelle façon lâche je l'ai laissé partir... Tu me détesteras, autant que je me déteste depuis ces six années.


# Posté le samedi 11 juillet 2009 06:55